"On ne peut plus rien dire." Vraiment ? Patate Chaude analyse aujourd'hui un des fondements de notre démocratie : la liberté d'expression. L'enjeu est de comprendre ce qui la compose et comment elle fonctionne dans un contexte où elle est régulièrement mise en avant pour servir un agenda politique réactionnaire et tenir des propos décomplexés.
- Et si l'on vous dit que votre attitude est intolérante ?
- Je réponds que pour être tolérant il faut fixer les limites de l'intolérable.
Umberto Eco, 1993
Philosophe italien, spécialiste du fascisme. Cet extrait provient d’un entretien " La pensée est une vigilance continuelle” pour le journal Le Monde, 1993.
Difficile de passer à côté des nouvelles outre-Atlantique ces dernières semaines, en particulier avec la mort de l’influenceur trumpiste Charlie Kirk, tué lors d’un meeting le 10 septembre dernier. Charlie Kirk était connu pour ses prises de position très radicales, racistes, misogynes, pro-arme à feu, mais également complotistes et anti-vaccins. Son assassinat a été rapidement récupéré par Donald Trump et son clan afin de démontrer une soi-disant “intolérance” de la gauche et des “anti-fascistes”, désormais qualifiés de “terroristes” par la Maison Blanche. Les critiques envers le pouvoir en place mais aussi envers ceux qui en font la propagande à l’instar de Charlie Kirk, ne sont alors pas acceptées, voire réprimées malgré le “free speech” (littéralement “discours libre”) fièrement brandi par les conservateurs. Jimmy Kimmel, célèbre animateur de talk show américain, a ainsi fait les frais de cette liberté d’expression à géométrie variable en étant provisoirement déprogrammé après 23 ans d’antenne sur ABC (chaîne de télévision) pour avoir dénoncé l’instrumentalisation politique de cet assassinat par le camp “MAGA” (Make America Great Again, slogan de Donald Trump). En France également, l’assassinat de Kirk a eu un rayonnement important, en particulier au sein des ardents défenseurs de la “liberté d’expression” et autres personnalités d’extrême droite qui voit en lui un martyr. Ses funérailles ont alors été retransmises par plusieurs chaînes d’information continue déplorant le danger éminent pour la liberté d’expression. Tout ceci conduit donc à s’interroger sur la définition de la liberté d’expression et sur les droits et libertés qui en découlent.
LA LIBERTÉ D’EXPRESSION RECOUVRE UNE PLURALITÉ DE DROITS ET LIBERTÉS FONDAMENTAUX.
En France, la liberté d’expression fait partie des droits fondamentaux en tant qu’elle est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui a une valeur constitutionnelle (règle suprême dans notre ordonnancement juridique). L’article 11 du texte précise alors : “La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi”. Tout en affirmant la liberté d’expression, cet article prévoit également quelques limites. En effet, la liberté d’expression n’est pas absolue, elle ne l’a jamais été. La Cour européenne des droits de l’Homme, institution émanent du Conseil de l’Europe et chargée d’interpréter et d’appliquer la Convention européenne des droits de l’Homme, précise que la liberté d’expression peut être limitée pour des motifs d'intérêt général (sécurité nationale, sûreté publique) ou encore pour la protection de droits de la personnalité afin d’éviter toute diffamation, discrimination ou atteinte excessive à la vie privée d’autrui.
De la liberté d’expression découlent d’autres droits et libertés fondamentaux à commencer par la liberté de la presse (évoquée dans le premier édito), la liberté d’association (le droit de constituer des associations, des organisations, des syndicats ou des partis politiques), ou encore la liberté de réunion ainsi que le droit de prendre part à des manifestations ou des réunions publiques. En conclusion, là où il n’y a pas de liberté d’expression, il n’y a pas de démocratie car le pouvoir en place doit toujours pouvoir être critiqué et contesté.
Le 25 septembre 2025, la ligue des droits de l’Homme et l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains publie un rapport alarmant sur l’état de la démocratie en France avec des atteintes sans précédent à la liberté d’expression et aux droits et libertés la composant : dissolutions administratives et financements de plus en plus conditionnés (dissolution de l’association des soulèvements de la Terre et du Collectif contre l’Islamophobie) et répressions policières excessives, violences à l’encontre des défenseurs des droits humains (par exemple, lors des manifestations contre les méga-bassines à Sainte Soline ou contre l’autoroute A69 entre Castres et Toulouse où les activistes ont fait l’objet d’une répression très violente).
Et paradoxalement, ceux qui brandissent la liberté d’expression comme un totem d'immunité en sont aussi sa plus grande menace.
UNE LIBERTÉ D’EXPRESSION INSTRUMENTALISÉE POLITIQUEMENT.
“La liberté d'expression n'a jamais fait autant parler”; “Vive la liberté d’expression”. Tels sont les slogans des médias détenus par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, CNEWS et le Journal du Dimanche. Derrière ces phrases, la liberté d’expression est utilisée pour pouvoir opposer la science ou des faits à des opinions (par exemple, sur le réchauffement climatique dont on questionne son existence déjà largement prouvée par des rapports scientifiques), avancer des théories du complot ou encore appuyer des propos racistes, misogynes et particulièrement virulents à l’égard des minorités de genre. Nombreux se sont indignés et ont dénoncé une censure et une atteinte à la liberté d’expression lorsque la chaîne C8 a fermé à la suite de la décision de l’ARCOM de priver l’antenne d’une fréquence TNT. Pourtant, l’ARCOM, en tant qu’autorité administrative indépendante, agit dans le cadre de ses attributions définies par la loi et le règlement. Comme expliqué plus haut, la liberté d’expression n’est pas absolue : en usant de désinformation à de nombreuses reprises, en incitant à la haine et en portant atteinte à d’autres droits et libertés comme la protection de droits de la personnalité, C8 s’est condamnée toute seule. Il convient de préciser cependant que la chaîne aurait pu continuer d’émettre en dehors de la TNT, sur Canal + notamment, et qu’il s’agit bien d’une décision du groupe de fermer la chaîne.
Pour ce qui est des médias indépendants, les travaux d’enquête des journalistes sont également régulièrement parasités par des “procédures bâillon” que mènent les personnalités concernés par ces enquêtes. Là encore, on constate les interactions entre liberté de la presse et liberté d’expression puisque ces procédures judiciaires visent à intimider des personnes physiques ou morales. Les médias indépendants sont particulièrement vulnérables face à ces procédures en raison de leur financement, qui repose essentiellement sur les abonnements à la différence des grands groupes financés par les annonces publicitaires. Par exemple, le média breton Splann ! à l’origine de l’affaire des Algues Vertes en Bretagne a fait l’objet d’un procès baillon, portée par le représentant du lobby porcin. La chambre d’instruction de Rennes a finalement reconnu l’irrégularité de cette procédure dont l’objet était de “restreindre la liberté d’informer des journalistes et le droit de savoir des citoyens”.
Les défenseurs de la liberté d’expression se cachent alors derrière la tolérance pour avancer leurs idées réactionnaires.
LE PARADOXE DE LA TOLÉRANCE.
“On ne peut plus rien dire”. Cette phrase on l’entend régulièrement, fustigeant la fameuse “cancel culture” dictée par les “wokes”. Les fondements sont pourtant assez simples : ne pas soutenir ou encourager des organismes ou des personnalités publiques qui ont commis des actes répréhensibles pénalement ou qui avancent des idées qui peuvent contrevenir à la vie collective, à la société et parfois à terme à la démocratie elle-même. Faut-il être tolérant envers les propos racistes, xénophobes (peur de l’étranger), misogynes et homophobes ? Faut-il être tolérant avec l’intolérance ? Le philosophe politique Karl Popper a développé cette théorie du “paradoxe de la tolérance” dans un essai intitulé “La société ouverte et ses ennemis” publié en 1945. Il y écrit que “la tolérance illimitée ne peut que conduire à la disparition de la tolérance. Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux”.
Autrement dit, la tolérance a ses limites et pour pouvoir rester démocratique, une société doit user de méthodes anti-démocratiques et combattre les idées qui prônent l’intolérance, car à terme, l’intolérance prend le dessus sur la tolérance et là commence le fascisme et l’autoritarisme qui l’accompagne. Pascal Praud ou Cyril Hanouna ne sont donc pas des défenseurs de la liberté d’expression, tout au contraire. Il suffit d’ailleurs de regarder comment les deux animateurs pré-cités recadrent les chroniqueurs qui ne partagent pas leurs avis ou leurs réactions lorsque le nom de Bolloré est mentionné (oui il m’arrive de m’infliger des extraits de certaines émissions de CNEWS pour pouvoir mieux les critiquer).
Faisons un parallèle avec ce qui se passe aux Etats-Unis: Donald Trump, homme d’affaires multi-milliardaire raciste, xénophobe et misogyne, a bénéficié d’une large couverture médiatique tout au long de la campagne présidentielle américaine, prônant la liberté d’expression, usant de fake news et de désinformation, jusqu'à créer son propre réseau social “Truth social” (en effet, il avait été banni en 2020 des autres plateformes à la suite de son implication dans l’attaque du Capitole par ses partisans). Aujourd’hui, 10 mois après son retour à la Maison Blanche, on constate un réel recul démocratique aux Etats-Unis, avec des personnes issues de l’immigration traquées, des livres censurés et interdits dans les écoles, des mots interdits du débat public et des institutions (tels que “changement climatique”, féminisme”, “racisme”, “diversité”), des avortements clandestins en hausse à la suite des interdictions dans plusieurs Etats, des opposants politiques moqués et ridiculisés ou désormais qualifiés de “terroristes”. Mark Bray, spécialiste américain de l’anti-fascisme est menacé de mort et se retrouve à devoir fuir son pays. Est-ce que finalement ce n’est pas celle-ci la vraie, la dangereuse “cancel culture” ?
Si en France nous n’en sommes pas encore là, on constate déjà des similitudes avec les Etats-Unis : des journalistes sont menacés de mort tout comme des avocats ou des juges (en matière d’immigration notamment ou plus récemment à la suite du procès de Nicolas Sarkozy). D’autre part, l’information est centralisée aux mains d’hommes d’affaires très riches et puissants, qui usent de désinformation afin d’encourager des idées jusqu’ici intolérables (agrandissement de la fenêtre d’Overton) et défendues par l’extrême droite, qui semble désormais “adoucie”, mais plus inquiétant encore par la droite (Des Républicains à Renaissance). Alors, la liberté d’expression, oui mais à quel prix ?
On ne peut plus rien dire, Liberté d’expression : le grand détournement, Thomas Hochmann, Anamosa, mars 2025
Si t’aimes le droit, cet essai va te plaire, si t’aimes pas le droit il va te plaire aussi mais un peu moins la première partie qui revient sur les grandes décisions des tribunaux judiciaires et administratifs en matière de liberté d’expression. L’essai s’arrête également sur les décisions et le rôle de l’ARCOM, notamment à l’aune des condamnations de CNEWS et de C8. Dans la seconde moitié, l’auteur aborde la notion de “liberté d’expression” aux Etats-Unis et détaille davantage ce que je n’ai pas eu le temps de développer ici. Bref, en 67 pages, cet essai permet vraiment d’approfondir ce que j’ai commencé à dire ici et de se réapproprier la liberté d’expression.
L’émission de “Au Poste” consacrée à l’ouvrage de Thomas Hochmann, disponible ici
Si tu n’es pas un grand lecteur mais que tu aimes les vidéos youtube, alors je te conseille de regarder cet interview de Thomas Hochmann qui présente son travail.
Les limites de la démocratie : le paradoxe de la tolérance de Karl Popper, vidéo France Culture sur Youtube, 6 juillet 2024, disponible ici.
Si jamais mon explication du Paradoxe de la tolérance n’est pas claire, je t’invite à regarder cette vidéo sur la chaîne de France Culture.
Le compte Instagram de @patate_chaude_media
Si tu veux voir plus de recommandations entre deux Patate Chaude (oui parce qu’il m’arrive d’en oublier ici).
Free Speech : Désigne la liberté d’expression aux Etats-Unis et figure au premier amendement de la Constitution des Etats-Unis : « le Congrès n’adoptera aucune loi (…) pour limiter la liberté d’expression ». Depuis 1791, il s’agit d’une liberté fondamentale, avec la liberté de religion, la liberté de la presse, la liberté de réunion et le droit d’adresser des pétitions au gouvernement. Toutefois, cette liberté comporte également des exceptions comme l'obscénité, la diffamation, l'incitation à l'émeute ou encore le harcèlement.
Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) : Juridiction internationale instituée en 1959 par le Conseil de l’Europe (à distinguer des instances de l’Union européenne) ayant pour mission d'assurer le respect des engagements souscrits par les États signataires de la Convention européenne des droits de l'homme.
Droits fondamentaux : Plusieurs textes recensent les libertés et droits fondamentaux reconnus en France (depuis la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 jusqu'à la Constitution de 1958) et au sein de l'Union européenne. Ces droits et libertés peuvent être répartis en plusieurs catégories : les droits inhérents à la personne humaine (égalité, liberté, sûreté, résistance à l’oppression...) ; les droits qui en découlent (suffrage universel, égalité des sexes, devant la loi, l’emploi, l’impôt, la justice, l’accès à la culture...) ; les droits sociaux et économiques (droit à l’emploi, à la protection de la santé, à la gratuité de l’enseignement public...) ; les droits dits "de troisième génération", qui résultent du droit de chacun de "vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé" (art. 1er de la Charte de l'environnement).
Minorités de genre : Si la « Minorité sexuelle » désigne toute personne qui n'est pas hétérosexuelle (par exemple, gay, lesbienne, bisexuel, pansexuel, queer), la « Minorité de genre » est un terme générique désignant toute personne qui n'est pas cisgenre (par exemple, toute personne s'identifiant comme transgenre ou de genre divers).
Désinformation : Utilisation des techniques de l'information de masse pour induire en erreur, cacher ou travestir les faits. Par exemple, la propagande est une forme de désinformation.
Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) : Issue de la fusion du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et de la Haute Autorité pour la diffusion des oeuvres et la protection des droits sur internet (Hadopi), il s’agit d’une autorité administrative indépendante garante des libertés de communication et d’expression dans les espaces audiovisuel et numérique. L’Arcom a notamment pour mission de veiller aux responsabilités démocratiques et sociétales des médias audiovisuels et des plateformes en ligne, de garantir le pluralisme des médias audiovisuels d’information et l’indépendance de l’audiovisuel public, d’assurer les équilibres économiques du secteur et de soutenir la création.
Cancel culture : Connue sous le nom de culture de l’annulation ou de l’effacement, il s’agit d’un phénomène qui a émergé ces dernières années. Elle consiste à condamner et dénoncer publiquement une personne, une entreprise ou une entité quelconque pour des actions, des propos ou encore des idées considérées comme offensants ou controversés.
Fascisme : Provient initialement de la doctrine et du système politique nationaliste et totalitaire que Mussolini établit en 1922 en Italie. Le fascisme désigne donc une doctrine ainsi qu’un sytème politique qui tend à instaurer dans un Etat, un régime totalitaire. Le fascisme désigne également une attitude politique réactionnaire et autoritaire.
Autoritarisme : Désigne au sens large le comportement individuel d'une personne dominatrice, ou le comportement d'une organisation entretenue par la domination, la répression ou l'intolérance à la contestation. Un Etat autoritaire s’oppose à la démocratie et aux principes qui en découlent (élections, représentation populaire, séparation des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires etc...).