"La bataille culturelle" est sans doute la notion au coeur du projet Patate Chaude. Alors difficile de faire court sur ce sujet passionnant et très présent. Il n'y aura donc pas un édito mais bien deux et pour commencer nous allons nous intéresser à la nostalgie, et à la place qu'elle occupe dans le débat public et dans cette bataille culturelle.
Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair obscure surgissent les monstres.
Antonio Gramsci, philosophe italien, Les Cahiers de Prison, 1948
Manifestation contre le gouvernement, braquage du Louvre et un ancien Président de la République en prison, le mois d’octobre a été on ne peut plus mouvementé. Et dans les ouvrages que j’ai pu lire ou dans les interviews que j’ai pu écouter, une expression m’a interpelé, la “bataille culturelle”. En effet, je ne peux m’empêcher de constater que ces derniers mois, ou ces dernières années, deux France semblent s’affronter autour de valeurs.
Une France plus progressiste, anti-raciste et inclusive, qui porte un projet de justice sociale et écologique, et de l’autre une France plus conservatrice, qui se raccroche à des traditions et à des valeurs patriotiques, voire identitaires et nationalistes et qui cherche à s’enfermer dans ses frontières. Les attaques contre l’Etat de droit se multiplient jusqu’à remettre en question les fondements de notre démocratie. La condamnation de Nicolas Sarkozy pour association de malfaiteurs démontre à la fois que la justice fonctionne en France (en raison des preuves existantes, l’absence de condamnation aurait été un scandale) mais également à quel point elle est fragile. Nombreux se sont indignés de cette condamnation, criant au déshonneur de la France alors que dans le même temps le ministre de la justice en personne apportait son soutien au condamné, allant jusqu’à lui rendre visite en prison. La presse la plus réactionnaire a ainsi multiplié les articles et les éditos sur la prétendue déchéance de la France, criant au complot et en faisant des parallèles douteux avec la condamnation du roi Louis XVI. Il est désormais question de cela : la fenêtre d’Overton s’est tant élargie que des plateaux parlent sérieusement du retour de la monarchie. En effet, dans les librairies, la bataille culturelle fait rage : entre les auteurs d’extrême droite tels que Philippe De Villiers, Eric Zemmour et Jordan Bardella qui s’affrontent avec des auteurs et autrices n’ayant pas tout à fait la même couverture médiatique tels que Salomé Saqué, Rose Lamy ou Clément Viktorovitch. Il est important de noter que les premiers auteurs cités bénéficient de l’appui de Vincent Bolloré qui possède la maison d’édition Fayard et de ses moyens de communication. Si les auteurs d’extrême droite s’appuient sur une France fantasmée, un certain “roman national”, à l’inverse, la gauche, à travers son traitement médiatique est présentée comme l’anti-héros, l’anti-France, celle qui est “woke” et qui déteste son pays. Cette vision de la vie politique est pour le moins simpliste et réductrice et je dispose alors de seulement de quelques pages pour apporter ma petite pierre à cette bataille culturelle. Cet édito me tient d’ailleurs particulièrement à coeur et c’est au regard du nombre important de sujets à aborder, un second édito portera sur les récits alternatifs à construire.
Un exemple de bataille culturelle dans les ventes en librairie, octobre 2025
La construction d’un “roman national” : un récit populaire créé à des fins électorialistes.
En France, le roman national républicain trouve ses racines dans la période qui suit la défaite de Napoléon en 1870 qui a conduit à la perte de l’Alsace et la Lorraine. Pour faire face à cette défaite, les élites dirigeantes et universitaires de la troisième République s’impliquent dans la fabrication d’un roman national-républicain avec la figure d’un Etat fort et répressif. C’est donc de ça qu’est fait un roman national : un récit issu d’amalgames d’épisodes historiques, plus ou moins héroïques ou légendaire qui mettent en lumière des valeurs considérées comme essentielles par la nation. Encore aujourd’hui, ce roman national se construit et s’installe dans l’imagerie populaire, aussi bien dans la littérature que dans des arts visuels comme dans des parcs d’attraction.
Je parle bien entendu du Puy du Fou, créé dans les années 1980 par Philippe De Villiers. Parce que ce dernier ne se contente pas seulement d’écrire des livres dont les titres se finissent en -cide (Mémoricide et Populicide, sans commentaire). Le Puy du Fou est donc un grand parc d'attractions qui met en scène une histoire revisitée de la France, et en particulier d’un épisode historique centrale : la révolution française et la Guerre de Vendée qui en a découlé. La Guerre de Vendée opposa les républicains et les royalistes et la révolution française y est présentée comme une abomination où les affreux républicains massacrèrent les royalistes, ce qui marqua le début de la fin de l’âge d’or de la France. Rappelons aussi que Philippe De Villiers, ancien député européen, est également un grand soutien d’Eric Zemmour (condamnée à de multiples reprises pour ses propos révisionnistes) et de son parti politique, dont le nom est aussi révélateur de la bataille culturelle dans laquelle il s’est engagé : Reconquête. Et si le Puy du Fou est un si grand succès, c’est que tout comme le roman national, il se fonde aussi sur une émotion en particulier : la nostalgie.
De la récupération politique des traditions à l’instrumentalisation de la ruralité.
L’émotion est bien le nerf de la guerre : la nostalgie d’une France qui aurait disparu, comme si notre pays devrait faire fi de toutes les évolutions du siècle dernier et présent et de toutes les problématiques propres à notre temps. Et oui, les femmes travaillent (et votent en plus !), il y a internet et les réseaux sociaux pour se distraire, débattre et communiquer, les avancées scientifiques nous font vivre plus longtemps et les catastrophes naturelles se multiplient en raison du réchauffement climatique et pourtant, certains se raccrochent à cette « France éternelle ». Il suffit de voir le traitement médiatique du vol des bijoux du Louvre pour comprendre le niveau de déconnexion des médias de masse. Or, c’est le propre des nations d’évolue et certaines traditions ont vocation à disparaitre. Pourtant, les traditions rassurent en tant qu’elles permettent de protéger l’ordre établi et les rapports de domination en place. Si les personnes issues du commerce triangulaire et réduites en esclavage n’avaient pas lutter pour leur liberté, l’esclavage serait toujours une tradition. Si les femmes ne s’étaient pas battues pour le droit de vote, elles ne voteraient pas parce que c’est la tradition.
Certains sont donc prêts à investir des millions pour sauvegarder cette France d’un autre temps, à commencer par Pierre-Edouard Stérin. A travers le « Fonds du bien commun », cet homme d’affaire exilé fiscal en Belgique (patriote mais pas trop hein) et patron notamment de Smartbox ou de la Pataterie, finance un certain nombre de projets comme des écoles catholiques d’une autre époque avec cours ménagers au programme, des partis politiques (le Rassemblement national bien sûr) mais aussi des médias, puisqu’il a récemment investit dans le Crayon, Cerfia ou Néo qui disposent d’une forte audience sur les réseaux sociaux auprès des 20-35ans.
Mais surtout, c’est dans nos campagnes que M. Stérin mène sa bataille culturelle, en cherchant par tous les moyens à associer tradition et ruralité à identité nationale et chrétienté, qui est au coeur de son projet civilisationnel. Oui, il s’agit encore d’une guerre de religion avec à la clé la sauvegarde de la civilisation “judéo-chrétienne, blanche et européenne” que M.Stérin est en train de mener. Il a notamment racheté courant 2025 le « Canon français », entreprise qui organise dans les villes et villages français des « grands banquets », invitant ainsi à sauver l’identité française. Bien sûr, difficile d’ignorer la récupération politique derrière ces évènements et l’instrumentalisation politique des traditions. En s’inspirant des mouvements conservateurs aux Etats-Unis (qui ont mené D. Trump à la Maison Blanche), Pierre-Edouard Stérin a fondé son Think Tank (groupe d’études et de réflexion) nommé « Périclès » pour Patriotes / Enracinés / Résistants / Identitaires / Chrétiens / Libéraux / Européens / Souverainistes et qui a pour objectif « d’assurer une victoire idéologique et politique à une alliance entre l’extrême droite et la droite libérale conservatrice en France ». L’intention politique mais aussi religieuse derrière ces investissements est donc on ne peut plus claire.
La formation politique au coeur de la bataille culturelle.
Stérin n’est pas le seul à s’inspirer des Trumpistes et du mouvement MAGA (Make America Great Again) : Sarah Knafo, bras droit d’Eric Zemmour et députée européenne pour Reconquête, est elle-même partie se former au sein du Claremont Institute en Californie, un Think Tank conservateur qui rassemble des proches de Donald Trump.
La formation, l’éducation politique est aussi au coeur de la bataille culturelle : l’ensemble des partis politiques l’ont bien compris que ce soit à travers l’organisation d’universités d’été ou la création d’instituts de formation au sein même des partis politiques (tels que l’Institut de formation politique qui forme les figures de l’extrême droite française ou encore l’Institut de la Boétie qui se veut être un lieu d’éducation populaire et qui découle de la France Insoumise). Marion Maréchal Le Pen est même allée jusqu’à fonder sa propre université qui délivre des formations diplomantes: l’ISSEP pour institut des sciences sociales, économiques et politiques.
L’université publique subit quant à elle depuis quelques années les attaques les plus crasses avec l’avènement de termes pour qualifier professeurs et étudiants. L’université reste un lieu de réflexion intellectuelle dans laquelle l’Etat investit de moins en moins et qui est alors accusée d’être « woke » si ce n’est « islamo-gauchiste ». Aux Etats-Unis, Trump fait aussi la guerre aux universitaires allant jusqu’à supprimer des bourses de recherches et censurer des oeuvres (belle preuve de la bascule autoritaire des Etats-Unis).
En conclusion, l’avènement de théories telle que celle du “grand remplacement” démontre une nouvelle fois la construction de récit permettant l’adhésion populaire à un projet politique. Pour susciter le vote et construire un électorat, un parti politique a besoin d’un récit, d’une histoire qui fédère et qui rassemble afin de pouvoir “vendre” son projet politique. Finalement, la politique, c’est du marketing.
La fabrique du roman national- républicain, Olivier Le Cour Grandmaison, Editions Amsterdam, octobre 2025
Dans cet essai, le politologue Olivier Le Cour Grandmaison revient sur la construction du roman national-républicain et analyse l’intention de ses premiers rédacteurs. Il décrypte alors comment ces récits ont façonné l’imaginaire et les représentations que nous avons de notre pays. Pour être honnête, ce livre est encore dans ma pile à lire mais je me suis quand même appuyée sur les travaux de l’auteur pour la première partie de cet édito.
L’hégémonie culturelle, Antonio Gramsci, textes choisis et présentés par Jean-Yves et Baptiste Colmant, Paris, Payot, 2024
Antonio Gramsci est régulièrement cité par tous les bords politiques, souvent instrumentalisé lorsqu’il est question de bataille culturelle. Pour Antonio Gramsci, la conquête du pouvoir passe d’abord par une conquête de l’opinion publique et donc de la culture : la politique se joue autant dans les esprits que dans les urnes. D’autre part, il parle d’hégémonie culturelle pour décrire le phénomène de domination culturelle de la classe dirigeante ainsi que le rôle des croyances collectives dans l’établissement des système de domination. Ce recueil de 145 pages se lit alors assez facilement et permet de bien appréhender les enjeux propres à la culture en matière de conquête politique.
Le book club de France culture, émission du 13 novembre 2025, comment s’écrit le roman national-républicain ? Olivier Le Cour Grandmaison, invité de l’émission.
Si comme moi, vous n’avez pas le temps de lire “La fabrique du roman national- républicain," ce mois-ci vous pouvez écouter cet interview de l’auteur :
Affaires sensibles, podcast de France Inter, émission du 1er septembre 2025, “Le Puy du Fou : visiter et revisiter l’Histoire”.
Célèbre podcast de France Inter, “Affaires sensibles” revient sur des grandes affaires, des aventure et des procès qui ont marqué l’histoire. Dans cet épisode, Fabrice Drouelle s’interroge sur l’histoire racontée par le Puy du Fou mais aussi sur le dessein politique de son créateur, Philippe de Villiers.
L”émission Rhinocéros, de Blast, émission du 2 novembre 2025, “la France éternelle: une France qui sent le pâté”
Je sais, j’ai déjà fait l’éloge plus d’une fois de cette émission mais en termes d’analyse des médias, je n’ai pas trouvé mieux pour le moment. Alors en attendant, je recommande une nouvelle fois cette émission et en particulier cet épisode sur la France Eternelle et la manière dont les médias cherchent à nous imposer cette vision du pays.
Identitaire : Ce terme provient davantage de l’expression “mouvance identitaire” qui désigne un mouvement de pensée ou un courant politique de l’extrême droite européenne apparue à la fin du XXème siècle. Elle met l’accent sur la défense des européens de race blanche avec une vision ethnique de la politique.
Rapports de domination : Ce concept découle de la sociologie qui tend à analyser les comportements humains. La société serait donc constituée de dominants et de dominés. Ainsi, la domination peut caractériser des rapports sociaux entre individus, classes ou groupes d’individus. Par exemple, la classe dominante désigne aujourd’hui celle qui détient les moyens de production, les individus qui bénéficient d’un niveau de richesse supérieur à celui des individus de la classe moyenne. (désolé pour l’approximation mais c’est un sujet à part entière).
Propos révisionnistes : Tenir des propos révisionnistes revient à remettre en question des faits établis ou atténuer une réalité. De manière plus générale, le révisionnisme consiste à soutenir une position réclamant la révision de ce qui est majoritairement tenu pour acquis. Le cas de révisionnisme le plus connu est celui de Jean-Marie Le Pen lorsqu’il a qualifié les fours crématoires ayant permis l’extermination de millions de juifs au cours de la seconde guerre mondiale de “détail de l’histoire”.
Think Tank : Groupe de réflexion privé qui produit des études sur des thèmes de société au service des décideurs. Certains think tank agissent généralement comme des lobbys et font régulièrement des apparitions télévisuelles : c’est le cas par exemple de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (IFRAP) représenté par Agnès Verdier-Molinié qui porte un projet politique ultra-libéral et que l’on retrouve régulièrement dans les émissions de CNEWS et de BFMTV… dont les chaînes appartiennent elles-aussi à des riches ultra-libéraux.