Après nous être penché sur les récits conservateurs qui prolifèrent dans les médias, Patate Chaude décrypte ce mois-ci les nouveaux récits, souvent plus discrets, qu'il est temps de mettre en avant afin de s'engager dans cette bataille culturelle.
La question que nous devons nous poser, ce n’est pas qui a la supériorité morale, mais qui a le projet de société le plus désirable pour le bien commun.
Blanche Sabbah, Autrice et activiste féministe et écologiste, “La bataille culturelle”, septembre 2025.
Deux petits mots ont marqué ce mois de décembre : “sales connes”. Prononcés par Brigitte Macron en amont du spectacle d’Ary Abittan, ces deux petits mots témoignent du mépris de la première dame à l’égard de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, mais plus encore, à l’égard des féministes elles-mêmes. Et il ne faut pas se leurrer, ces mots reflètent très clairement la position de Brigitte Macron mais également de toute la classe à laquelle elle appartient : la classe bourgeoise, riche et privilégiée. Avant Brigitte Macron, de nombreuses femmes, bourgeoises comme elles, auraient traité de “sales connes” Gisèle Halimi, Simone Veil ou encore Angela Davis. Et il y en aura encore après Brigitte Macron.
Tout ceci nous conduit à ce deuxième édito concernant la bataille culturelle: la nécessité de construire des récits alternatifs. C’est exactement ce que font les féministes en dénonçant par exemple l’impunité des agresseurs et la culture du viol existante. En effet, dans l’affaire Ary Abittan, et dans une grande majorité des affaires d’agressions sexuelles qui mettent en cause une personnalité publique, on voudrait nous faire croire que des “carrières ont été brisées”, que des “vies sont sacrifiées”. Ces récits nous placent alors du point de vue de l’agresseur, et la parole de la victime, bien souvent de la femme, est constamment remise en question. Ce que le cas d’Ary Abittan nous démontre alors, c’est que malgré les preuves, malgré un procès et un non-lieu, non seulement sa carrière se poursuit comme si de rien n’était mais surtout de nombreuses personnalités publiques et des médias le clament innocent, alors même qu’un non-lieu n’est pas un acquittement. Ces éléments de langage répétés gangrènent alors l’opinion publique, invisibilisent les femmes et renforcent cette injonction au silence des victimes de viol et d’agressions sexuelles. Car la finalité c’est cela : la silenciation des victimes. Et par ces deux mots “sales connes”, c’est l’ensemble des femmes que l’on cherche à réduire au silence. Si le comportement de Brigitte Macron a largement été commenté, combien de plateaux télé ont invité des féministes à témoigner de leur combat ? Très peu, car comme toutes les causes progressistes, elles sont largement invisibilisées dans le débat public.
Lorsque les médias de masse évoquent les causes progressistes tels que le féminisme, l’antiracisme ou encore l’écologie c’est rarement pour en faire des éloges ou pour chercher à les comprendre véritablement. Non, au contraire, ces dernières années tout ce qui se rapporte de près ou de loin à la “gauche” est très vite évacué, à moins de s’y attarder pour critiquer voire diaboliser. Chaque idée progressiste est alors qualifié de “wokiste”, mot magique qui permet de discréditer toute pensée qui remettrait en question l’ordre établi. Combien de plateaux de télévision comportent autour de leur table des éditorialistes de gauche ? Peu, très, très peu à l’inverse des plateaux de CNEWS ou de BFMTV qui font le plein de toutologues (experts en tout). Ainsi, le camp progressiste se retrouve davantage à dénoncer, et donc à adopter une posture de réaction sans avoir l’occasion de véritablement dérouler son projet politique et le récit qui l’accompagne. Alors dans cet édito, on reprend les bases et on va démêler le vrai du faux sur les récits alternatifs que la gauche tend à construire afin de proposer un projet de société “le plus désirable pour le bien commun”.
L’empathie en réponse à l’individualisme.
“Le bien commun”, qu’est-ce que cela désigne ? Une communauté est faite d’individus, et pour que chaque individu trouve sa place et se sente bien, des règles existent afin de permettre de “vivre ensemble”. Le bien commun désigne donc ce qui lie les individus entre eux. On peut également parler d’intérêt général qui exige le dépassement des intérêts particuliers afin de servir une population considérée dans son ensemble. Or, notre société a aujourd’hui placé l’individu au coeur de son fonctionnement, faisant d’elle-même une société individualiste : les intérêts de l’individu priment sur les intérêts de la société. Cela a donc eu pour conséquence de diviser notre société en créant deux groupes : des individus dominants et des individus dominés. Le groupe des dominants désignent ceux qui détiennent les richesses (et surprise : ils en détiennent de plus en plus) tandis que le groupe des dominés lui est plus hétéroclite. Tout d’abord, il désigne les personnes les plus pauvres, qui détiennent très peu, voire pas de richesses, mais il faut également prendre en compte les origines, la race (c’est un concept sociologique, ce n’est pas un gros mot) et le genre. Une femme pauvre sera toujours plus vulnérable qu’un homme pauvre : en termes de violences sexistes et sexuelles, de discrimination à l’emploi ou encore d’égalité salariale.
Il y a un exemple très parlant en terme d’individualisme sur lequel je veux m’arrêter un instant, le mythe de la “méritocratie” aka “quand on veut, on peut”. Maintenant que nous avons vu que nous avions une société individualiste, pourquoi la méritocratie est-elle une illusion ? Et bien parce que l’égalité des chances n’existe pas. Alors j’entends déjà “oui mais je connais la fille d’un tel qui est devenue médecin alors que ses parents étaient très pauvres”. C’est un raisonnement individualiste là encore, qui ne démontre en réalité absolument rien. Prenons la fille de M et Mme A dont les parents sont médecins et haut-fonctionnaire et le fils de Mme B, qui n’a jamais connu son père et dont la mère est assistante maternelle, la fille A aura nettement plus de chance dans la vie d’accéder à des études supérieures, d’étudier dans un cadre privilégié tandis que le garçon B, s’il veut faire des études, devra sans doute cumuler plusieurs emplois pour payer sa chambre en coloc et se nourrir au Resto du Coeur. Cet exemple illustre en quoi notre société individualiste est un échec dans la mesure où elle n’est plus capable d’accompagner le garçon B ou plus généralement la classe populaire qu’il représente. Il n’y a pas seulement une question de volonté mais aussi une question d’avoir la volonté : comment avoir envie de faire des études quand personne ne nous y a incité ou quand nous n’avons pas cet exemple de parcours autour de nous ? Penser à l’échelle de l’individu et non pas du groupe ne permet pas le succès de notre société dès lors qu’une part des individus est sacrifiée, pire cela fait peser la responsabilité sur Mme B alors qu’elle n’a pas les mêmes ressources. La classe dominante, de part son approche individualiste, ne s’intéresse en effet pas au succès et à l’accompagnement des classes populaires, et ce pour deux raisons : cela ne rapporte pas d’argent (voire coûte trop cher), mais aussi elle a besoin de travailleurs, d’ouvriers, pour produire la richesse dont elle-même profitera.
Il est donc temps de construire un récit alternatif où ce ne serait plus l’individu qui serait au coeur de la société mais bien le groupe afin de permettre à chacun de s’épanouir. Mais il ne s’agit pas de s’intéresser seulement au groupe d’individus auquel on appartient mais bien à l’ensemble des groupes qui composent notre société. Il est en effet nécessaire de recréer du lien entre les individus afin de permettre une société d’entraide et de solidarité. Comment y parvenir ? En s’appuyant sur une émotion là encore: l’empathie. L’idée même de l’empathie est de se mettre à la place d’un autre être humain, de chercher à le comprendre et à l’écouter dans un contexte où “l’autre” est constamment invisibilisé et déshumanisé que ce soit une personne qui appartient à la communauté LGBTQIA+, un étranger, une travailleuse du sexe...
Certains d’entre vous sont plus familiers avec le terme de “déconstruction” que d’autres. Se déconstruire n’est pas quelque chose de simple ou d’évident pour toutes et tous. Il s’agit là de désapprendre, de questionner, de remettre en question les récits avec lesquels nous nous sommes justement construits tels que les discours sur la méritocratie ou sur les relations amoureuses mais également les récits plus historiques qui ont façonné nos certitudes. Se déconstruire soi-même c’est bien, mais accompagner les autres dans leur déconstruction est aussi nécessaire pour faire triompher ces récits alternatifs. Et l’empathie va de pair avec la bienveillance envers les personnes qui mettent plus de temps que nous à se déconstruire…
La convergence des luttes au coeur du projet politique.
Peut-être avez-vous déjà entendu cette expression “l’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage” ou encore “le féminisme sans lutte des classes, c’est du développement personnel”. Ces expressions sont peut-être un peu faciles mais elles ont le mérite de mettre en lumière une réalité : chaque cause ne peut être défendue individuellement car toutes les luttes sont liées entre elles. Il est donc souhaitable de construire un programme politique de rupture avec une convergence des luttes sociales, féministes, antiracistes et environnementales. En effet, la convergence des luttes est aujourd’hui indispensable pour permettre de réelles avancées dans notre société individualiste.
C’est d’ailleurs pour cela que le féminisme ne peut pas être de droite : il n’est pas possible de porter atteinte aux droits sociaux (accès à l’IVG, lutte contre les discriminations, baisse du RSA) sans porter directement atteinte aux droits des femmes qui sont déjà plus vulnérables que les hommes à cause du patriarcat. Le féminisme est par essence progressiste. En effet, il n’est pas possible de lutter pour le droit des femmes sans lutter contre le racisme : ce qui démontre une nouvelle fois l’idée selon laquelle le féminisme ne peut être de droite dans la mesure où les femmes racisées sont davantage victimes de discrimination, au titre de leur genre mais également de leurs origines et de leurs milieux socio-économiques, souvent plus précaires. C’est ce que l’on appelle l’intersectionnalité. Autrement dit, on parle de discrimination intersectionnelle quand une personne subit plusieurs discriminations qui se renforcent mutuellement. Aujourd’hui, afin de lutter plus efficacement contre les situations de violences quelles qu’elles soient (de genre, économiques, racistes) et de garantir l’égal accès aux droits, il est nécessaire d’adopter une approche intersectionnelle. Et tout cela doit se traduire dans des décisions politiques pour conquérir de nouveaux droits, mais ce sera sans doute le sujet de plusieurs édito plus thématiques à venir …
En attendant, je vous laisse sur ce graphique et en vous souhaitant bon courage pour placer les mots “intersectionnalité” et “patate chaude” dans les repas de famille et/ou d’amis à venir !
La bataille culturelle, Blanche Sabbah, éditions Casterman, septembre 2025
Quoi de mieux qu’une bande dessinée pour rendre la bataille culturelle accessible ? Je dois l’admettre, je suis déjà une admiratrice du travail de Blanche Sabbah, que ce soit pour son activisme au sein de collectifs tel que Action Justice Climat ou encore pour son engagement sur Instagram avec @lanuitremueparis. Mais c’est aussi une formidable autrice de bandes dessinées avec en particulier “Mythes & Meufs” qui vient justement “déconstruire” certains mythes et figures de notre enfance. “La bataille culturelle” est son dernier ouvrage dans lequel elle mélange les genres BD et essais afin de repenser les moyens d’action face à l’extrême droite. Elle s’intéresse à la joie militante et mobilise aussi les récits populaires, tels que le Seigneur des anneaux, Star wars ou encore Dune pour illustrer la bataille culturelle qui fait rage actuellement.
Ainsi l’animal est nous, Kaoutar Harchi, éditions Actes Sud, septembre 2024
Celui-ci est pour les amateurs de lecture, de textes bien écrits, presque poétiques. Je pense que c’est cet essai qui m’a initié aux concepts de convergence des luttes et d’intersectionnalité. Kaouter Harchi, sociologue, dissèque à travers un phrasé poétique les rapports de domination dans notre société sous le prisme de l’animalisation. Il questionne l’état animal perçu par les humains qui s’étend alors à d’autres humains perçus comme inférieurs par une classe dominante : “ces autres: les femmes, les prolétaires, les minorités raciales qui, ni homme, ni bourgeois, ni blanc, ont été exclus de la communauté morale par le viol, par l’usine, par le fouet, par l’enfumage des grottes, par la persécution et par 'l’enfermement. Car animalisés.”
Et parfois on gagne, podcast de Victoire Tuaillon, Claire Richard et Bertrand Guillot
Ah les podcasts Arte Radio, une valeur sûre ! Et ceux de Victoire Tuaillon n’y font pas exception en particulier “Et parfois on gagne” qui revient sur des récits de luttes victorieuses. Des suffragettes aux conquis sociaux du front populaire en passant par la Sécurité sociale créée en 1945, Victoire Tuaillon et ses invités nous enseignent comment la dimension collective est au coeur des récits de luttes mais surtout de leurs victoires. Bref, ce podcast est un shoot d’optimisme et nous rappelle que rien n’est jamais perdu d’avance !
High School Radical - Retour chez mes potes trumpistes, Film documentaire, Max Laulom, Novembre 2025
Arte ne fait pas que produire de super podcast, Arte produit également des supers documentaires ! Et je vous propose ce documentaires en 4 épisodes, disponibles gratuitement sur Youtube. Même si l’objet du documentaire n’est pas tant la bataille culturelle, il revient sur les coulisses de la victoire de Trump en 2024 du point de vue de la classe moyenne américaine et rurale. Max a passé une année aux Etats-Unis, dans l’Oklahoma en 2014 et y revient 10 ans plus tard où il reprend contact avec ses amis et découvrent qu’ils soutiennent majoritairement Trump. Il cherche alors à comprendre pourquoi et découvre également la polarité des débats au sein de la population américaine. Bien que ce soit peut-être à certains moments assez naïf, le documentaire sous forme de vlogs reste accessible et assez émouvant, presque terrifiant je dirais, d’autant que de nombreux parallèles avec la montée de l’extrême droite en France peuvent être fait.
L’émission Rhinocéros, de Blast, émission du 21 septembre 2025, “De France 2 à BFMTV : panique générale face au mouvement social”
Il faut faire des choix dans les éditos alors il y a un sujet que je n’ai pas abordé mais qui est centrale dans cette bataille des récits : c’est l’omniprésence de la vision patronale des sujets de société dans les médias, et plus largement la représentation, ou plutôt l’absence de représentation, de la classe moyenne populaire voire rurale. Le traitement médiatique des évènements du 10 septembre dernier démontre parfaitement cette vision patronale des mouvements sociaux : on nous force alors à adopter le point de vue d’un patron qui va voir son activité perturbée, au détriment du point de vue de l’employé, de l’ouvrier qui participe à ces mouvements pour réclamer plus de droits. Bref, Blast en a fait une vidéo de 20 minutes, toujours bien expliquée et argumentée!
Culture du viol : Concept sociologique apparu dans les années 1970 aux Etats-Unis et remis en avant par le mouvement international Me Too. La culture du viol fait référence aux attitudes et aux comportements qui banalisent, normalisent ou tolèrent l’agression sexuelle et toute forme de violence sexuelle. Ce phénomène traverse toutes les sphères de la société : dans la famille, au travail, dans les médias et même dans le système judiciaire ou le monde politique. Un exemple de la culture du viol : c’est demander comment était habillée la victime au moment de son agression ou encore tout simplement de remettre en question systématiquement la parole de la victime.
Silenciation des victimes : Conséquence directe de la culture du viol qui pousse les victimes de violence à se taire. Dès lors que les victimes ne sont pas écoutées et face à l’absence de sanctions de l’agresseur, il est difficile de dénoncer les agressions dont on a été victime. Rappelons qu’aujourd’hui en France, 86% des plaintes pour viol sont classées sans suite et seulement 6% des violeurs sont condamnés par la justice selon les chiffres du ministère de la justice. Ainsi, moins de 10% des victimes portent plainte et moins de 10% des plaintes donnent lieu à une condamnation, pas de quoi encourager à parler… En réponse à cette silenciation, on parle de plus en plus de “libération de la parole”, encouragée là aussi par le mouvement Me Too qui vise à inciter les victimes à parler et à dénoncer leurs agresseurs.
Patriarcat : Forme d'organisation sociale dans laquelle l'homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme. La culture du viol est une conséquence directe du patriarcat dans la mesure où dans 99% des affaires d’agressions sexuelles, l’agresseur est un homme (chiffres de l’observatoire nationale des violences faites aux femmes en 2024).
Racisme : Doctrine fondée sur la croyance qu'il existe une hiérarchie entre les groupes humains, selon la nationalité, une prétendue race, la couleur de peau, l'ascendance ou l'origine nationale ou ethnique.
Discrimination : délit qui consiste à traiter défavorablement une personne en s'appuyant sur un motif interdit par la loi. En effet, la loi prévoit une liste de 25 critères de discrimination tel que l’origine, l’orientation sexuelle, le genre, l’handicap ou encore l’âge. L’intersectionnalité permet donc de rappeler que l’on peut être discriminer au titre de plusieurs de ces critères.